[REDIREC] L’aspect esthétique dans les low-techs : une facette importante de l’adoption d’une pratique

La sobriété énergétique et matérielle est importante pour les low-techs, et l’aspect esthétique est souvent réduit au minimum dans cette optique. Cependant c’est une composante très importante, au même titre que la soutenabilité, car elle permet l’adoption par le plus grand nombre. Différentes stratégies peuvent en faire un atout pour les low-techs.
Originellement posté sur (en anglais, version complète) :
https://medium.com/p/dc0dd743174a#9e98

L’aspect esthétique importe

En bref, les low-tech ont tendance à s’attaquer aux problèmes environnementaux associés au mode de vie occidentalisé, problèmes qui sont principalement dus à l’utilisation des technologies et techniques, et à la façon dont elles sont conçues. La conclusions— pour qu’un objet soit utile, durable et accessible — sont généralement de supprimer toutes les parties et caractéristiques inutiles qui renforcent la complexité de l’objet «pour rien» [4]: ​​conception élaborée, ornements, couleurs esthétiques, etc. Non seulement ces caractéristiques rendent les processus de production plus compliqués, mais elles impliquent également des peintures spécifiques (contenant des métaux lourds) et peuvent par exemple compliquer la conception.

Mais ces caractéristiques esthétiques ne doivent en revanche pas être réduites à zéro : on pourrait alors aboutir à une solution qui ne serait tout simplement pas applicable au monde réel, ou tout au plus restreinte à une petite «niche» de personnes. Ce serait même en contradiction avec un principe fondamental de la low-tech: être accessible au plus grand nombre. Les personnes qui apprécient l’apparence n’adopteraient tout simplement pas la technologie, surtout si elles peuvent facilement avoir accès à une solution alternative. Assurer un compromis entre l’apparence et les performances lors de la construction d’une low-tech est donc pragmatique. Une illustration parfaite est la vélomobile — un véhicule monoplace où l’utilisateur pédale, assis dans un petit cockpit léger et aérodynamique: une solution très efficace énergétiquement parlant, mais la majorité des gens ne sont pas encore prêts pour le design (voir ci-dessous, droite). L’extrême opposé pourrait être une voiture de sport de luxe (ci-dessous, à droite) ou un S.U.V., qui consomme beaucoup plus d’énergie, mais pour laquelle des millions de dollars ont été dépensés pour la rendre désirable.

L’une est inefficace (comparé à ce qu‘on sait faire avec les connaissances actuelles) mais puissante, l’autre est économe en énergie mais socialement limitante en raison de son aspect. Ce n’est pourtant pas une fatalité: les low-tech peuvent en fait avoir une valeur esthétique élevée, car elles reposent généralement sur une fabrication lente, sur un artisanat local où on a le temps de faire des ornements esthétiques (cf exemple de l’armoire antique ci-dessous), contrairement aux objets produits en masse comme chez Ikea (à droite ci-dessous). Un des problèmes persistant est l’accessibilité, car le prix d’objets plus esthétiques serait plus élevé, et parce qu’il est difficile de fournir de la qualité au plus grand nombre. Heureusement, les low-tech interrogent également les besoins, ce qui devrait limiter la demande en quantité.

antique cabinet VS Ikea disposable
antique cabinet VS Ikea disposable

Mais on pourrait aussi imaginer des fonctionnalités très simples qui rendraient les objets plus désirables, et qui pourraient être différer d’un utilisateur à l’autre, ce qui créerait une diversité et donc un sentiment d’unicité parmi les utilisateurs. Le plus grand défi ici étant de limiter l’effet rebond : l’immobilisation de matières dans un objet utilisé plusieurs fois au cours de l’année semble ainsi une bonne stratégie pour limiter la consommation de produits chez les utilisateurs.

Les effets sociologiques derrière les objets et les marques sont énormes

Ces effets sociologiques, liés à la projection de soi dans les objets et les marques, sont un puissant moteur de notre société. Comme l’a dit Simondon:

« En allant plus loin, on pourrait dire qu’il y a quelque chose de religieux dans ce type technique de participation, fondé sur le seul lien de l’objet technique, sans communauté ethnique, professionnelle ou familiale à la base. Employant un scooter d’une marque encore rare en France, il m’est arrivé d’être salué d’un grand geste amical par le conducteur d’un engin de même espèce. Généralement, nous rendrions plus volontiers service à l’utilisateur d’une automobile de même type que la nôtre ; les conducteurs des voitures de marque différente sont davantage des étrangers. Comme en ce domaine il n’existe pas de limites, on peut supposer que le sentiment de participation est le fondement réel d’exploits dangereux. Comme celui de ce conducteur qui, sur une 203 Peugeot, a concouru aux 24 Heures du Mans, et a réussi à terminer la course, et à être classé avec les voitures de compétition.

Il est probable aussi que ce zèle est à l’origine de la tendance à « gonfler» les automobiles de puissance réduite: un véritable amateur de vitesse ou de puissance pourrait se procurer une voiture de cylindrée plus élevée; mais alors le sentiment de l’effort et du mérite serait moins grand; le conducteur n’éprouverait plus l’impression réconfortante d’avoir couvert d’honneur la marque à laquelle il participe, et de s’être dévoué pour elle. » [3]

Exemple d’identification forte aux marques : dans les objets personnels et les vêtements. Cependant ils entrent dans une perspective capitaliste, donc d’autres identifications, par ex. liées aux cultures anciennes devraient plutôt être encouragées.

Il pourrait donc y avoir un moyen de rendre les gens fiers des objets qu’ils utilisent, sans que ces derniers ne soient forcément les nouveaux gadgets de pointe, ni ceux liés au statut social le plus élevé: par identification de marque, et — pour sortir de l’esprit capitaliste — par identification de groupe ou de tribu [15]. Cet aspect est déjà bien en place sociologiquement, et pourrait donc être un réel atout dans la conception de low-tech et de pratiques durables en général.

Références

[3] G. Simondon, “Sur la Technique (1953–1983)

[4] P. Bihouix, “L’age des low-techs”, Seuil, 2014

[15] Voir par exemple : Cova, “Tribal marketing: The tribalisation of society and its impact on the conduct of marketing” (2002)

en anglais, version complète :
https://medium.com/p/dc0dd743174a#9e98

Montreal (QC), Canada