Tour d’acteurs low-techs au Québec

Low-tech Lab Montreal
23 min readDec 27, 2020

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Début de tour d’horizon d’acteurs reliés au low-tech, ou en phase avec cette philosophie, à Montréal et au Québec. Le Low-tech Lab de Montréal espère que cela inspirera les personnes en quête de low-tech, et est en démarche continue pour rencontrer d’autres acteurs. Propos reccueillis par Max Pinsard (M.P.).

Sommaire

1. Promouvoir l’artisanat dans une grande métropole — Les Forges de Montréal
2.
Appliquer les low-techs sur le terrain — Patrick Déry du GREB
3.
Essayer de peser dans son travail pour des technologies plus raisonnables — Mickael Brard de JALON
4.
Promouvoir un usage raisonné du numérique : tendre vers le low-tech ? — Saad Sebti d’Insertech
5.
Les low-techs au travers du prisme de la Décroissance politique — Yves-Marie Abraham

Promouvoir l’artisanat dans une grande métropole

Les Forges de Montréal (LFM) est une OBNL qui a pour mission de pérenniser l’existence du patrimoine immatériel de la forge traditionnelle.

© Les Forges de Montréal

M.P. : Allo ! Tout d’abord, connaissez-vous les low-techs, le low-tech lab ou Low-tech magazine ? Si oui, pensez-vous faire partie de cette grande famille ? Si non, dans quelle mesure vous indentifiez-vous à des technologies sobres, qui soient utiles, accessibles et durables ?

LFM : Nous ne connaissions pas le low-tech lab avant très récemment, mais nous l’avons découvert avec grand plaisir ! Nous avons été particulièrement heureux de voir la vigilance féministe du pôle de Montréal. Nous partageons plusieurs valeurs avec vous, dans le sens où la forge traditionnelle est la création d’objets et outils pratiques (rarement à valeur simplement esthétique et ornementale, à l’exception de l’architecture et de l’ornementation de bâtiments), durables (les objets forgés peuvent être modifiés, réparés, ré-aiguisés et re-polis, peuvent être traités contre la rouille de manière naturelle, et durent plusieurs centaines d’années), en plus d’être faits main localement à l’aide de ressources directes ou ayant nécessité peu de transformations préliminaires (métal, charbon, outils fabriquées par nos propres forgerons).

M.P. : Vous promulguez une certaine forme d’artisanat, pensez-vous qu’on devrait généraliser ces apprentissages au plus grand nombre ? Ou non, chacun sa spécialisation ?

LFM : Nous pensons fermement que tous devraient être capables de forger et de fabriquer leurs propres outils, c’est pourquoi nous avons passé 20 ans à mettre sur pied une école de forge traditionnelle accessible à tous et à toutes. Nous offrons des formations débutantes accessibles dès 15 ans, et des formations intermédiaires et professionnelles pour les plus intéressé.e.s. Nous pensons que tout le monde devrait savoir comment utiliser les matières premières de leur environnement pour fabriquer des outils pratiques, qui seront ensuite utilisés pour tous les métiers nécessaires à une communauté saine et épanouie. Les spécialisations sont, en effet, nécessaires : le ou la maître forgeron.ne aura sans doute passé une dizaine d’années à se former et se pratiquer ; il serait donc difficile pour tous de faire plusieurs métiers artisanaux de manière assez poussée pour convenir à tous les besoins de la société. Cependant, si tout le monde connaissait les bases en les apprenant par exemple à l’école (le travail du métal, du bois, du cuir et de la terre, par exemple) — de la même manière que tout le monde apprend les mathématiques à l’école mais tout le monde ne devient pas mathématicien — nous aurions une société où tous et toutes seraient conscientisé.e.s à leur environnement, leur alimentation, et leur consommation. Tout le monde serait également capable d’un minimum de débrouillardise et de conception, et les habitudes comme celle de jeter un outil dès qu’il n’est plus parfait diminueraient grandement.

M.P. : Le Québec (et notamment Montréal) est de plus en plus tenté par un virage high-tech pour devenir une référence de certains secteurs de niches (I.A. etc.), comment ressentez-vous le développement d’une structure telle que la vôtre dans ce genre de cadre ?

LFM : Les forgeron.nes sont de grand.e.s mécanicien.nes et créateurs.ices. Leurs savoirs permettent une meilleure compréhension des matériaux naturels premiers, de leur transformation, de l’influence de ces matériaux sur les projets désirés. Leur pensée critique leur permet de visualiser un projet comme un.e ingénieur.e, tout en ayant une grande conscience de l’environnement et du travail fait main et local. Nous croyons que la forge peut avoir une grande place au 21e siècle, car elle relierait la création de nouvelles technologies permettant le bien-être de la communauté, tout en n’oubliant pas ladite communauté et ses besoins humains : ceux d’avoir un environnement sain, des connexions censées avec autruis, de l’entraide, etc. Nous pensons aussi que nous pourrons faire la différence entre la surconsommation de produits fugaces créés avec une date de péremption, et la consommation décroissante de produits durables et authentiques. Nous pouvons ainsi créer les outils pour un nombre incalculable de métiers et de projets, mais dans une conscience de la manière dont ces outils seront créés et d’où ils viennent.

M.P. : Question plus indiscrète : pensez-vous utiliser beaucoup de high-tech dans votre activité ? Et personnellement, à la maison ?

LFM : Nous utilisons des sableuses à ruban pour certains projets tels que l’aiguisage de couteaux. Nous avons également des hottes qui aspirent l’air de nos foyers de forge, plutôt que d’avoir le bon vieux soufflet de nos ancêtres! Il est vrai que nous utilisons des outils du genre nous permettant de rendre notre travail plus efficace, mais ces outils sont utilisés en parcimonie, et sont tous réfléchis. Par exemple, nous utilisons les hottes plutôt que des soufflets pour aspirer l’air, mais en sachant que ce sera également meilleur pour les poumons de nos étudiant.e.s et forgeron.nes, nous sommes prêt.e.s à faire ce compromis. Cependant, nous n’utilisons pas de scies pour couper nos morceaux forgés, mais bien une tranche insérée dans l’enclume, comme dans la pratique de la forge pré-industrielle. Nous utilisons également des outils manuels pour toutes nos tâches de création, à l’exception du marteau-pilon, qui est une invention pré-industrielle mécanique et qui sert à faire le travail d’une dizaine de forgerons en moins de temps. Avant, il y avait plusieurs dizaines de forgerons par village, parfois même par atelier! Les forgerons pouvaient donc travailler ensemble sur les projets d’envergure. Malheureusement, avec la disparition de ce métier, les pièces d’envergure ne peuvent pas toutes être accomplies par plusieurs forgerons, et la machine vient alors aider le forgeron seul dans son travail. En résumé, nous utilisons le low-tech partout où nous le pouvons, et nous nous aidons de quelques machines high-tech lorsque nécessaire, en réfléchissant bien aux pour et aux contre!

À la maison, je ne peux pas parler pour tous et toutes les employé.e.s des Forges de Montréal, et ne sais pas si vous seriez plus intéressé.e.s de connaître les habitudes de notre forgeron traditionnel et fondateur, de nos forgeron.nes, ou de nos employé.e.s en administration, car leurs rôles dans notre organisme et leurs modes de vie peuvent varier. Par exemple, j’ai personnellement besoin d’un ordinateur pour accomplir mon travail, contrairement aux forgeron.nes à temps plein !

Merci à Maya Labrie-Collette des Forges de Montréal de nous avoir répondu !

Appliquer les low-techs sur le terrain

Patrick Déry (P.D.) est physicien et président du GREB, le Groupe de Recherches Écologiques de La Baie au Saguenay. Il utilise de nombreuses low-techs à la maison, dans son travail de ferme à la ferme des Vallons de Chambreule, ou comme chercheur et enseignant au Centre TERRE du Cégep de Jonquière. Sa vie est en quelque sorte basée sur les low-techs.

© Le GREB

M.P. : Salut Patrick ! Comment es-tu rentré dans l’univers low-tech ? Connais-tu le Low-tech lab ou Low-tech magazine ?

P.D. : Bien que j’ai l’impression d’y avoir toujours été dans cet univers low-tech, ma conscientisation de cette approche s’est faite à l’université à la lecture de « Small is beautiful » de E.F. Schumacher. C’est notamment son concept de technologies intermédiaires (toujours partir des besoins et décliner la technologie la plus basse pour y répondre) qui m’a marqué le plus.
Quant au Low-tech Magazine, il m’arrive parfois de le consulter mais avec circonspection car cela fait exploser mes idées de projets à expérimenter :-) Pour le low-tech Lab, je n’ai pas été plus loin que de regarder un peu leur site internet.

M.P. : Comment trouver un équilibre entre technologies sobres pour être résilient d’une part, et l’utilisation de machines moins durables comme des moteurs à essence ou même internet d’autre part, pour ne pas s’isoler du monde non plus ?

P.D. : Je vois plutôt le côté des finalités. Si tu utilises des machines au diesel pour faire de la résilience, comme par exemple remettre des terres en friche en production agricole pour l’alimentation locale, c’est déjà beaucoup plus justifiable humainement que de brûler du kérosène pour aller à Bali. J’ai beaucoup expérimenté, les quatre premières années de mon installation sur la ferme, avec le travail de ferme sans aucune machine utilisant des carburants pétroliers : non-travail du sol, fauchage manuel, ne se déplacer qu’à pied, scier le bois manuellement… C’est vraiment exigeant en temps et en efforts. Au bout de ces quelques années, j’ai considéré que ce temps et ces efforts devraient plutôt être investi dans l’augmentation de la résilience locale. Ça me permet maintenant de voir le réel apport de ces machines, en quoi elles me fournissent un travail vraiment précieux et augmentent les possibilités de résilience locale à long terme.
Pour ce qui est d’internet j’en fais un usage raisonné, et ça me permet effectivement de rester connecté avec le monde entier, partager les expériences, et trouver des gens avec qui collaborer sur mes projets par exemple. Là encore, je l’utilise comme un moyen et non comme une fin en soi.

M.P. : Tu es un partisan du solaire photovoltaïque (PV), du moins pour l’utiliser au Québec. Pour toi, c’est plus low-tech qu’on ne le pense ? Ou juste une utilisation pragmatique des produits du Système ?

P.D. : Les panneaux PV sont clairement high-tech. Par contre, il peut être possible d’utiliser ces panneaux de manière la plus low-tech possible, c’est à dire en éliminant au maximum les autres composantes high tech comme les batteries, les régulateurs, les onduleurs et autres équipements d’électronique de puissance, et utiliser l’énergie directement dans une charge électrique. Je suis actuellement à développer un programme de recherche sur les applications du PV en branchement direct au Centre TERRE du Cégep de Jonquière. Nous avons quelques projets déjà en route.

Il est important de savoir que l’énergie solaire est une énergie décentralisée disponible partout sur Terre et que le Québec est un cas exceptionnel du point de vue de son hydroélectricité. Tous ne sont pas aussi chanceux. Ainsi le PV peut s’avérer très utile ailleurs, comme en Afrique par exemple, particulièrement avec une approche de branchement direct, donc plus low tech, pour de nombreux usages comme le sciage de bois, moudre de la farine, souder (et oui c’est possible juste avec des PV!), fondre des métaux, cuire des aliments, pomper de l’eau, faire de la réfrigération… tout cela sans trop de complexité.

M.P. : Selon toi où est la limite entre quelque chose qui est bien « en phase avec le vivant » et quelque chose qui est à l’inverse trop artificiel pour être soutenable ?

P.D. : Je suis en général moins discriminatoire — ou plus pragmatique — de ce qui est « naturel » et de ce qui ne l’est pas, par rapport à la plupart des « écolos » disons. Par exemple, pour être plus durable on peut penser revenir à la traction animale, mais il y a des limites assez importantes à cela. Les animaux de traits nécessitent beaucoup de nourriture poussant sur des superficies qui peuvent alimenter des humains. En plus, ils demandent des soins constants et quotidiens, et une expertise qui est relativement rare aujourd’hui. Un tracteur de ferme demande moins d’efforts et de cette expertise dans la situation actuelle et il peut être remisé en hiver en attente du printemps. On peut aussi l’alimenter en énergie avec des résidus alimentaires (huiles végétales usées par exemple), par une production locale d’huile végétale demandant une superficie plus faible que pour les animaux de traits, tout en permettant d’utiliser une bonne partie de la surface pour de l’alimentation animale si nécessaire (ex : tourteaux riches en protéines) ou encore, dans des cas plus « extrêmes », on peut l’alimenter avec du bois (gazogène comme durant la seconde guerre mondiale).

D’une manière générale je vois une certaine continuité entre des choses qu’on qualifierait de naturelles versus culturelles ou artificielles : pour moi les constructions humaines qu’on utilise en tant qu’espèce, sont « naturelles » au même titre que les castors font des barrages ou que les fourmis pratiquent l’agriculture et l’élevage. Ce qui ne veut pas dire que les impacts environnementaux et sociaux ne doivent pas être tenu en compte dans nos choix technologiques, bien au contraire. Ce n’est pas non plus un appel au laisser-faire, mais plutôt d’éviter les clivages inutiles entre les différents concepts, qui ne favoriseraient pas des solutions plus novatrices mélangeant les différentes approches.

Merci Patrick !

Essayer de peser dans son travail pour des technologies plus raisonnables

Mickael Brard (MB) travaille pour JALON, dans la mobilité durable à Montréal. Il est l’auteur de l’article « Livraisons urbaines en vélos-cargos : le Low-Tech au service de la transition écologique des villes »

© JALON

M.P. : Salut Mickael, ton article nous montre que même avant la covid de nombreuses initiatives de sobriété émergeaient à Montréal, comment décrirais-tu ton entrée dans l’univers low-tech ?

MB : Je dirais que mon cheminement s’est fait tranquillement quand j’ai commencé ma prise de conscience écologique, il y a 7 ans de cela. À l’époque je suis rentré par le problème de l’alimentation (pesticides, gâchis, dépendance aux énergies fossiles…), et j’ai pris une grosse baffe en me heurtant à la réalité des limites du Système Terre. Dès lors j’ai cherché des infos sur la résilience, en tombant sur Jancovici, Servigne, Keller ou Delannoy. J’ai vu passer les écrits de Bihouix et les expériences du Low-tech Lab [Nomades des mers] sans forcément avoir le temps de creuser, une description ciblée des low-techs je l’ai eu en septembre 2019 avec votre conférence au Pop-Up Lab !

Mais je pense que j’ai toujours été proche de la mouvance des technologies sobres. Je vois beaucoup de points communs avec la « transition » et la résilience, comme le besoin de raccourcir les chaînes d’approvisionnement. Aussi, je bataille tout le temps contre le « tech-push », cette manie de considérer la technologie comme une fin en soi et non pas comme un outil à utiliser à bon escient.

M.P. : Justement, est-ce que tu vois (et fais éventuellement fructifier) des pistes à ton travail pour y implémenter les low-techs/technologies sobres ?

MB : Je ne suis pas technocritique, mais j’essaye en effet de remettre du « bon sens » dans les décisions sur lesquelles j’ai de l’influence : en Amérique du Nord on est très « technofan », on met de la technologie quelque part parce que c’est dans l’ère du temps, en oubliant que ça devrait pas être une finalité. On a tendance à confondre les fins et les moyens, les technos c’est avant tout un outil, ça doit le rester.

M.P. : Penses-tu que les low-techs peuvent se développer à l’ombre de l’engouement high-tech qu’il y a à Montréal ?

MB : Je pense que le low-tech a une place pour s’infiltrer dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons. Comme je disais, pour moi ce qui compte c’est vraiment la résilience : mettre en œuvre des solutions aujourd’hui, même si elles peuvent paraître dérisoires, c’est quand-même se donner les moyens de pouvoir rebondir après les chocs qu’on va de toute façon se prendre. Bien-sûr, comme je le dis dans l’article, c’est la porte ouverte aux effets rebonds : on rend quelque chose plus sobre, mais la logique derrière ne change pas. Avec les lois du marché actuel, si on schématise, la seule contrainte c’est le prix. Il faudrait revenir à des contraintes qui s’adaptent aux ressources locales, et là le low-tech serait vraiment intéressant car plus rentable et protégé des utilisations contre-productives qui entrainent des effets rebonds.

Enfin, je vois beaucoup les high-techs comme un gâchis de ressources et d’énergie, qui en plus ne font que remplacer de l’intelligence humaine (comme le GPS plutôt que la mémoire) ou des contacts entre personnes.

M.P. : Mais alors ce serait quoi la priorité #1 des lowtechs ? Renforcer la résilience, dénoncer les impacts environnementaux, ou utiliser les ressources de façon plus efficace ? L’efficience s’oppose à la résilience, non ?

MB : En effet on doit choisir entre efficience et résilience, tant que l’efficience est jugée uniquement par rapport aux prix final. Mais pour autant je pense qu’on peut très bien promouvoir l’efficience à partir du moment où on définit au préalable pourquoi on fait les choses, et qu’on tient compte des externalités et ressources employées. Dans un tel contexte, aujourd’hui malheureusement fictif, les low-techs seraient à la fois efficientes et résilientes. J’aime bien également me dire que la philosophie low-tech c’est « valoriser des actifs », comme les coopératives de partage d’objets par exemple. Mais comme mon but est orienté résilience, c’est là que je vois le plus de potentiel pour les low-techs.

En dernier lieu j’aimerais insister sur le fait que les low-techs pourraient se développer sans rester à la marge voire en allant sur le terrain du capitalisme, notamment pour le mettre face à ses contradictions (qui deviennent de plus en plus aberrantes). Par exemple les villes aujourd’hui sont totalement congestionnées : on a atteint leurs limites physiques face auxquelles la technologie ne peut plus rien. Le vélo, plus rapide et performant sur les derniers kilomètres de livraison, démontre ainsi que le « moins » vaut bien mieux que le « toujours plus » : l’absurdité de vouloir continuer à augmenter et à croitre en utilisant des réflexes technologiques anachroniques devient alors évidente.

Merci Mickael !

Promouvoir un usage raisonné du numérique : tendre vers le low-tech ?

Saad Sebti (S.S.) travaille à Insertech, une entreprise d’insertion sociale spécialisée en informatique basée à Montréal, qui offre à la communauté un accès abordable et plus écologique à la technologie. Ils ont un atelier de réparation et organisent notamment des Réparothons (remplacés par des ateliers virtuels gratuits « Prolongez la durée de vie de votre ordinateur » en temps de COVID ) pour donner une nouvelle vie à des appareils numériques défectueux.

M.P. : 1. Salut Insertech, salut Saad ! Est-ce que vous connaissez les low-techs, le Low-tech Lab ou le Low-tech magazine ?

S.S. : Pour être honnête je ne connais pas vraiment ce que font le Low-tech Lab ou le LT magazine. En revanche je vois beaucoup de points communs entre notre discours et l’idée que je me fais des low-techs. Ce qu’on propose c’est de prolonger la durée de vie des appareils, en retardant leur remplacement inutile et évitant la surconsommation. Ce faisant, on essaye de sensibiliser sur les problèmes écologiques liés aux TI, notamment lors de la phase d’extraction des matières premières et de la fabrication des appareils qui génèrent énormément de gaspillage de ressources et de pollution. Bref, on prône un numérique plus vert et plus responsable, principalement au niveau des utilisateurs. La consommation responsable doit avant tout partir des besoins : as-tu besoin de la machine dernier cri super puissante, sachant qu’aujourd’hui avec un usage « moyen » (navigation web, courriels, bureautique, réseaux sociaux…) tu vas peut-être utiliser 10% de sa capacité ? Donc tu peux faire tout ce que tu fais sur une machine plus ancienne, qui répond amplement à tes besoins, qui fonctionne bien tant que tu l’entretiens, que tu peux optimiser pour la garder plus longtemps, et si elle est trop désuète pour faire rouler Windows eh bien installe Linux !

M.P. : 2. C’est vrai, mais la plupart du temps il est bien plus simple (au moins psychologiquement) de remplacer par du neuf, donc une génération au-dessus. Comment pourrait-on ouvrir le monde de la réparation et du bidouillage à un monde « non geek » ?

S.S. : C’est exactement ce qu’on essaye de faire à Insertech, redonner ses lettre de noblesse à la réparation, tout en luttant contre l’obsolescence. Depuis 1998 on a réparé ou reconditionné plus de 200 000 appareils ; depuis 2015 on a organisé plus d’une cinquantaine de Réparothons ! On a aussi publié un guide « Prolongez la vie de votre ordi » et on donne des ateliers virtuels gratuits de réparation, tout ceci pour inciter les gens à « mettre les mains sous le capot ». J’aime bien citer le moto d’iFixit : if you can’t fix it, you don’t own it”. S’ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes, il y a toujours possibilité de faire appel à des techniciens d’Insertech, sur place ou à distance : cela favorise des emplois locaux, des gens qui ont l’expertise mais qui vivent dans ta ville.

M.P. : 3. Loi de Moore, consommation exponentielle, progrès disruptifs à chaque palier technologique : le numérique ne porte-t-il pas en son ADN une certaine non-soutenabilité ?

S.S. : La technologie continuera d’évoluer en laissant des gens et des machines à la traîne. Mais il est toujours possible de rester un peu en arrière, sans être naïf qu’à un moment le décalage devient de toute façon trop grand. À Insertech on est un peu obligé de suivre cette course, sinon on perd en pertinence : proposer aux gens un processeur des années 2000 n’est plus trop possible….
Mais même la loi de Moore est limitée : on arrive aux limites de ce que l’on sait faire, donc peut être qu’on va devoir arrêter la course en avant (même si l’ordinateur quantique pointe son nez). Mais je pense qu’on ne l’arrêtera pas avant de rencontrer le mur de la limite des ressources.

M.P. : 4. Seriez-vous prêt à dire comme F. Tréguer que l’utopie pacifiste, cypherpunk et libre d’internet est en train de ou a échouée, au vu de l’ampleur des GAFAM et de la surveillance par exemple ?

S.S. : J’abonde en ce sens : la mainmise des géants du web est totale. Mais il y a des poches de résistance qui existent : pair-à-pair, reprogrammation d’ordinateur, etc. Malheureusement, c’est totalement marginal pour l’instant. J’ai l’impression que la bataille est perdue d’avance, pour être honnête, mais ça ne veut pas dire que ces résistances sont inutiles. Même si ça reste beaucoup un truc de Geek en occident, dans certains pays où les dissidents doivent parfois se cacher de la surveillance totale ou même survivre dans les zones de guerre, ces initiatives deviennent alors hyper utiles ! Contribuer à les développer même dans des pays plus démocratiques peut donc donner des outils clé en main à des gens qui en auront besoin le moment venu.

M.P. : 5. Est-ce que vous comprenez quand-même ceux qui s’opposent à ce genre de technologies (des anti-5G aux briseurs de machines pur et dur), ou affirmez-vous plutôt que chacun devrait apprendre à maîtriser les objets numériques (au niveau matériel) pour ne pas en être aliéné ?

S.S. : Ça me fait penser aux luddites, ces briseurs de machines du XIXe siècle : l’Histoire montre que le système industriel s’est quand-même développé et imposé. Je pense qu’il est très difficile d’arrêter une révolution en marche, c’est aussi vrai pour les révolutions technos. Par contre on peut mieux encadrer ces révolutions pour éviter qu’elles ne tendent vers du n’importe quoi, mais ça ne sera que des petites victoires. Ça prend aussi un mouvement social et un encadrement politique pour limiter la casse : donc s’opposer, oui, mais via des structures adéquates. Sinon, éviter l’aliénation en apprenant à maîtriser le côté matériel ça fait tout-à-fait partie de la philosophie d’Insertech.

Merci Saad !

Les low-techs au travers du prisme de la Décroissance politique

Yves-Marie Abraham (YMA) est professeur à HEC Montréal (école de gestion) où il enseigne les principes de la Décroissance.

Le dernier livre d’Yves-Marie Abraham. © Ecosociété

MP : Salut Yves-Marie ! Les low-techs et la Décroissance étant connexes, quels ponts vois-tu entre les deux ? Y en-a-t-il dans ton enseignement, est-ce que les élèves t’en parlent / en réclament ?

YMA : En fait une des spécificités de la Décroissance au Québec est justement de donner la part belle à la critique de la Technique, notamment grâce à l’impulsion de Louis Marion. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres endroits, par exemple à Barcelone où c’est une question secondaire. Donc, oui, ici il y a de fortes convergences entre ces deux idées. On a d’ailleurs essayé de donner une définition décroissanciste des low tech avec le projet de maîtrise d’Abrielle Sirois, mais je me rends compte dans mon cours que ce sont surtout les élèves qui viennent d’un cursus ingénieur qui le réclament. La majorité suit un cursus de gestion, et le problème des technologies ne leur saute pas aux yeux. Sinon, à Montréal, je suis aussi appelé par Polytechnique Montréal pour parler Décroissance à leurs futurs ingénieurs, peut-être un signe que les choses bougeront encore plus d’ici quelques années ?

MP : Possible ! Mais en attendant, la majorité des projets « écolos » possédant de gros leviers d’actions au Québec semblent s’engager sur des voies un peu douteuses, type économie circulaire ou efficacité énergétique, alors que leurs limites théoriques et pratiques ont été soulevées depuis longtemps (Goergescu-Roegen etc.). Comment expliquer ce décalage ?

YMA : La critique des technologies est clairement bien plus difficile à se faire entendre, bien plus que celle du capitalisme ou de l’économie par exemple (c’est ce que disaient déjà G. Anders et Ellul). Par exemple, toute la « gauche traditionnelle » est vraiment technophile, surtout les écosocialistes : pas touche à la Technique ! On cherche des solutions techniques pour régler les problèmes que posent les technosciences, sans voir leurs aspects contre-productifs et les conséquences politiques qu’elles ont.

Une des difficultés de la critique de la technique au Québec tient aussi à l’état d’esprit nord-américain, avec cette foi inébranlable au « progrès », l’absence de limites à poser en termes de croissance, etc. En Europe on est déjà plus près des limites de notre territoire et de ce que peuvent nous fournir les écosystèmes, mais ici les « externalités négatives » se font pour l’instant moins ressentir. Résultat : il y a quand-même des gens qui critiquent ce « technicisme », mais ils sont bien moins nombreux.

M.P. : Tu parles de G. Anders : il nous incite à dénoncer la soi-disant « neutralité » des technologies (en allant jusqu’à les détruire), alors que d’autres comme G. Simondon affirment qu’on devrait plutôt chercher à les comprendre pour ne pas y être aliénés. Comment se positionner ?

YMA : J’ai discuté de ça récemment avec une amie qui forme les gens des quartiers délaissés aux nouvelles technologies. On pourrait clairement lui dire qu’elle sert les intérêts des GAFAM et qu’elle contribue à l’aliénation de ces personnes démunies, mais son travail est aussi un moyen d’émanciper ces personnes laissées pour compte par la société, et qui, sans ça, se feraient encore plus marginaliser. Donc elle a raison de se battre sur ce front. Mais il faut aussi penser en parallèle à la transformation-même de nos techniques, pour reprendre le contrôle de nos vies. Je lis en ce moment un anthropologue qui racontait son enquête chez des chasseurs-collecteurs en Colombie dans les années 60, et qui souligne à quel point ces humains étaient en maîtrise de leurs techniques. Ils s’attendaient à la même chose de notre part, mais l’auteur raconte qu’il ne sait même pas décrire comment fabriquer la casserole qu’il emporte avec lui ! Donc la solution n’est pas forcément anti-technique, mais anti-high tech. Il faut se les réapproprier, revenir à des techniques « démocratiques » et non plus « autoritaires », comme le dit Mumford notamment.

M.P. : Justement, Lewis Mumford nous enseigne que les technologies réactualisent une «mégamachine» multimillénaire, qui suit ses propres intérêts et nous asservit. Il paraît difficile de combattre l’efficacité et l’irrésistible ascension d’une telle structure, es-tu d’accord pour dire comme Alain Gras que « Pour échapper à l’épuisement de la démesure, il suffirait pourtant de s’arrêter au bord du chemin et laisser la puissance devenir vaine » ?

YMA : Je serais plus réservé sur le « s’arrêter au bord du chemin ». Je connais des gens comme ça qui sont a priori « en dehors du système » (type écohameau en région, autosuffisant, avec des terres), mais qui dépendent quand-même du réseau électrique et d’un tracteur pour travailler, donc de tout le macro-système nécessaire pour que ce tracteur fonctionne correctement, à commencer par le système d’extraction, de raffinage et de distribution du pétrole. Quand on recoupe ce que disent G. Anders ou Ellul, on a un système technicien qui s’autonomise et qui devient quasiment indépendant de nous : ça ne lui fait ni chaud ni froid que des gens isolés essayent d’en sortir !

C’est une posture qui peut avoir du sens, mais à garder du côté de l’espérance, en parallèle de la lutte contre le système, et pas comme stratégie principale.

M.P. : Ok niveau stratégie alors, les Low-techs proposent souvent d’intervenir dans des structures du système marchand déjà existantes : ré-utiliser des choses jetées par exemple, n’est-ce pas justifier le système qui les produit ? En bref, en essayant de travailler dans le système, est-ce qu’on ne le renforce pas (alors qu’on voudrait le déconstruire) ?
Les sceptiques de la croissance alertent aussi sur les limites des ressources, penses-tu comme F.
Jarrige que « le spectre de la pénurie est avant tout mobilisé pour inciter à chercher […] des ressources, […] donc à approfondir le productivisme plutôt qu’à le limiter » ? En gros les low-techs pourraient-elles devenir le dernier atout d’un productivisme aux abois ?

YMA : Oui la récupération du low-tech par le capitalisme est clairement un des dangers qui nous guette ! Cela justifierait à mon avis une tentative de définition du concept, afin de le clarifier : de lui donner une perspective davantage Décroissance, en ajoutant l’aspect de la justice sociale et environnementale, tout en gardant celui de l’autonomie. Ajouter ceci à la définition pose de sérieuses limites quant à sa récupération par des arrivistes quelconques (qui voudraient en faire une autre facette du greenwashing par exemple). Je me réfère à la phrase d’A. Gorz : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous ». Couplé à l’exigence de soutenabilité, cela limiterait énormément ce qu’est une « bonne » technologie, et encore plus si on y ajoute l’autre principe posé par Illich : l’outil convivial n’est jamais obligatoire, n’est pas incontournable pour vivre. La définition d’une « low-tech » s’en trouve ainsi raffinée, en écartant en plus la possibilité de récupération, ce que ne fait pas Bihouix par exemple. Il reste plus flou.

Cela dit, il y a aussi la possibilité d’appropriation de la notion de Décroissance par le système, Comme le disaient Semprun et Riesel, on pourrait voir aussi le discours décroissanciste comme une bonne manière de préparer les esprits à une gestion autoritaire et technocratiques des désastres à venir. Ce n’est pas son objectif, mais il pourrait bien en effet préparer le le terrain pour imposer d’en haut des restrictions (supporter la pénurie, s’adapter à la fin des services publics etc.). C’est pour ça qu’au Québec on essaye d’être vigilant là-dessus : « produire moins, partager plus, décider ensemble » me paraît éviter ces écueils.

Enfin sur la question de la stratégie, je partage le point de vue de Michel LePesant qui propose de viser la masse critique. Pour illustrer cette idée de masse critique, on peut par exemple penser aux cyclistes dans une ville comme Montréal, qui sont une masse suffisante pour transformer l’espace urbain même s’ils sont bien loin de représenter la moitié de la population. Après, il y a aussi des « réformes révolutionnaires » à promouvoir, comme la réduction du temps de travail etc., mais sans oublier de faire une démarche théorique d’imagination de ce vers quoi on veut tendre, pour le garder sans cesse à l’esprit. Cela oblige à se remettre continûment en question : par exemple le Bâtiment 7 à Montréal, qui est un magnifique commun anticapitaliste, s’est rendu compte qu’il contribuait à gentrifier le quartier ! Il faut avoir une vision claire du monde que l’on souhaite, pour y rapporter à chaque instant ce que l’on fait.

M.P. : Dernière question : pour ne pas devenir des “bons petits soldats” qui exécutent les ordres en aveugle, il est conseillé de se renseigner sur les finalités de ses actes et donc de s’ouvrir à d’autres disciplines (comme la géopolitique lorsqu’on est ingé). Cependant, cela demande du temps et pour être efficace, rien ne bat le système high-tech pour tout ce qui est information. As-tu des pistes pour concilier critique du système et sobriété informationnelle ?

YMA : Je réponds toujours : le livre papier, la nouvelle technologie BOOK ! C’est low-tech, contrairement au numérique ça ne dépend pas de serveurs dont on peut perdre l’accès etc. Par contre il ne faut pas se leurrer : on est dans un système qui nous oblige à utiliser certaines technologies. Aujourd’hui pour se renseigner on met quand-même un minimum le doigt dans l’engrenage de la machine internet, et la folie des GAFAM. Il ne faut donc pas trop moraliser ces questions, sinon on finit par se détester soi-même. C’est ce monde industriel qu’il faut détester, pas les humains, ni soi-même.

Un grand merci Yves-Marie !

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